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samedi 30 novembre 2019

Les amours enlevées

les amours enlevées

Nos radieuses amours de jeunesse
Se sont envolées avec paresse
Dans le firmament insondable et gris,
Tous ceux dont nous avons été épris
Y deviennent de sombres nuages,
Nous avons oublié leurs visages,
Et leurs noms, comme des poussières d’or,
Sont maintenant loin, tant le vent est fort !
Nous les avons aimés, pourtant, blêmes,
Perdus dans l’absolu, comme on aime
Quand le cœur n’a pas encore vieilli ;
La mémoire et le temps nous ont trahis,
Et de ces feux éteints la cendre reste.

À aimer de nouveau nous sommes prestes,
Toutefois, mais nos tardives amours
Sont chauves et édentées, et toujours
Nous rappellent de longues chevelures,
Des parfums, des sourires, des allures,
Des yeux profonds qui ne nous verront plus
Et des joues roses où il a longtemps plu
Sur l’encre de nos lettres finales,
Comme en une saison hivernale.


Par : Mohamed Yosri Ben Hemdène 

mardi 20 novembre 2018

La chambre des amours

la chambre des amours

Dans une chambre emplie de ton odeur
Dont la porte est éternellement close,
Avec quelques tableaux et quelques roses
Et bien plus de souvenirs que de fleurs,

Jusqu’à la folie et jusqu’à la mort,
Comme dans une prison parfumée,
Je veux demeurer, ô ma bien-aimée,
Et me délecter du moindre remords !

Dans cet antre profond et ténébreux,
Je veux, hirsute comme les bêtes,
A l’abri des violentes tempêtes,
Rester captif et rester amoureux !

Ton parfum enivrera mon esprit
Douce liqueur bienfaisante et rare,
Brouillard, il voilera tous les phares,
Comme voilerait les murmures un cri,

Et mes souvenirs, pareils à des linceuls,
Envelopperont toute mon âme,
Pour ne songer qu’à toi, radieuse femme,
Quand avec ton spectre je serai seul.


Par : Mohamed Yosri Ben Hemdène 

samedi 12 novembre 2016

Les amours de Paolo et Francesca

Les amours de paolo et francesca 

Ary Scheffer, Les ombres de Francesca da Rimini et de Paolo Malatesta apparaissent à Dante et à Virgile (1855)

Les deux amants, dans leur éternelle étreinte,
S’envolent, emportés par le même tourbillon,
S’aimant, après la mort, avec tendresse et crainte,
Dans les sombres enfers, en tremblant des rayons ;

Leurs âmes d’un seul être épris sont les ailes,
Bien qu’ils soient exilés, qu’ils soient châtiés et seuls,
Paolo et Francesca s’enlacent avec zèle
Soupirant pour toujours dans leur profond linceul !

Francesca, la fille du seigneur de Ravenne,
Guido da Polenta, aima d’un tendre amour
Son beau-frère Paolo ; chose tendre et vaine !
Quand son mari jaloux assassina leurs jours,

Ils devinrent tous deux des ombres amoureuses,
Condamnés à errer jusqu’à la fin des temps,
Unis par la même caresse douloureuse,
Se croyant poursuivis, frissonnants et contents !

Les deux poètes les plaignent et les contemplent
Emus par leurs baisers et par leur châtiment,
Tandis que les amants qui s’adorent et tremblent 
S’envolent sans repos dans le noir firmament

Et cherchent vainement un salutaire havre
Qu’ils ne trouveront pas dans la mer des enfers,
Victimes tous les deux d’un amour qui les navre,
Qui se délectent de leurs invisibles fers. 


Par: Mohamed Yosri Ben Hemdène 

mercredi 3 juin 2015

Conte: Aucassin et Nicolette (Partie VIII)

CONTE: AUCASSIN ET NICOLETTE (PARTIE VIiI) 


VIII. Ce que Nicolette, déguisée en ménétrier, alla dire à Aucassin qui devint son époux

Au palais Aucassin était sur le perron
Assis en compagnie de ses braves barons.
Il contemplait le bois sombre avec tristesse,
Et le ressouvenir de sa douce comtesse
Le faisait soupirer, demeuré amoureux
De sa mie, et le cœur épris et douloureux.
Celle-ci vint sans se faire reconnaître
Et elle dit : « Seigneurs barons, de notre maître
Voudriez-vous ouïr les nobles et douces amours,
Et de Nicolette, belle comme le jour ? »
Tous voulurent l’entendre, et de son violon armée,
Elle raconta à leurs oreilles charmées
Comment le comte aima Nicolette en chantant
Et un père cruel en les épouvantant
Fit prendre à la belle et à son amant la fuite.
Elle s’arrêta et ajouta ensuite :
« On ravit Nicolette à son fidèle amant
Et on lui réserva un destin alarmant.
Sur elle je ne sais rien davantage,
Mais fille à son insu du roi de Carthage,
Son père lui veut un roi païen pour mari
Dont elle ne veut point, et son cœur est marri
Comme son front de ces épousailles est blême. »
En entendant cette chanson hors de lui-même,
Aucassin pâlissait, et à l’écart tira
Le prétendu chanteur et qui se loisira
De rouvrir ses plaies, et le cœur plein de flamme,
Lui demanda, car il allait en perdre l’âme,
Comment il connaissait sa mie qu’il aimait tant.
En feignant de trembler de son air inquiétant,
Le chanteur répondit que cette beauté blanche,
La plus fidèle, la plus loyale et franche,
Etait à Carthage, où il la vit, et la sœur
Des douze fils du roi, ses sombres ravisseurs.
Il raconta aussi comment, persécutée,
Du roi son père elle ne fut point écoutée
Qui désirait à un roi païen la marier.
Aucassin conjura le faux ménétrier :
« Mon ami, lui dit-il, retournez je vous prie,
Après de mon amie. Je l’aime sans tromperie ;
Dites-lui que si je savais où elle était
Et quel pays lointain, hélas ! elle habitait,
Je m’y envolerais, tant mon âme est jalouse
De la voir devenir d’un autre l’épouse ! »
Si vous pouvez aller me demander sa main,
Je ferai de vous le plus riche des humains
Et heureux, ayez-en l’absolue certitude. »
En contemplant ses larmes et son inquiétude,
Le cœur de Nicolette, touché, s’en affligea,
Et elle lui promit, ce qui l’encouragea,
Qu’il verrait son amour et serait sans tristesse.
Elle alla ensuite voir la vicomtesse
Et se fit reconnaître à elle sans tarder.
Elle en pleurait de joie, et pour la défarder
Elle ordonna à ses servantes fidèles
Comme une princesse de s’occuper d’elle,
Et avec une herbe dont elle la frotta
Fit disparaître sa noirceur qu’elle ôta.
En huit jours le bain, le repos et la lumière
Lui rendirent tout à fait sa fraîcheur première ;
La vicomtesse de beaux habits la para
Et à voir son amant elle la prépara.
Ces huit jours, Aucassin les passa dans les larmes,
Et son cœur impatient était plein d’alarmes.
La vicomtesse alla le trouver, lui disant :
« Pour toute une vie vos malheurs sont suffisants,
Je vais dissiper vos chagrins et vos souffrances ;
Suivez-moi. » Inquiet et aussi plein d’espérance,
Aucassin la suivit. Ô bonheur sans pareil !
Il vit reluire sa mie comme le soleil,
Qu’il prit dans ses bras et embrassa sans paresse.
Ils se firent tous deux mille tendres caresses,
Aucassin conduisit ensuite sa beauté,
Tous ces barons contents de cette nouveauté,
A l’église, et devint l’époux de son amante.
La destinée leur fut toujours douce et clémente,
Ils s’aimèrent et furent bienheureux et bénis.
Au revoir, mes seigneurs, ce beau chant est fini.

[FIN DU CONTE: AUCASSIN ET NICOLETTE]


Par: Mohamed Yosri Ben Hemdène

mardi 2 juin 2015

Conte: Aucassin et Nicolette (Partie VII)

CONTE: AUCASSIN ET NICOLETTE (PARTIE VIi) 


VII. La mésaventure d’Aucassin et de Nicolette, comment Nicolette sut qui était son père, et pourquoi elle prit une deuxième fois la fuite

Nicolette dit, quand Aucassin fut pansé :
« Ah ! dans notre transport nous n’avons point pensé
A ce que notre avenir sombre nous réserve.
Que le passé, hélas ! de leçon nous serve !
Votre père m’abhorre et me croit vous souiller,
Il viendra sans aucun doute au matin fouiller
Toute cette forêt à votre recherche.
Nous sommes de lui à quelques lieues de marche,
Il nous trouvera. J’ignore quel sera votre sort,
Mais je sais que le mien sera l’affreuse mort. »
« Ne vous inquiétez point. », dit Aucassin, tendre,
Qui monta à cheval sans vouloir rien entendre,
Prit sa mie dans ses bras et s’en alla chargé
Du faix de ses amours, loin des jeunes bergers
Et de son vieux père prenant la fuite.
« Où irons-nous, mon doux ami, ensuite ? »
Lui demandait sa mie. « Ma Nicolette, on fuit,
Répondait-il, où le vent du sort nous conduit.
Nous sommes ensemble, c’est tout ce qui importe. »
Ils traversèrent, eux et le cheval qui les porte,
Plusieurs villes et des bourgs, et le cœur moins amer,
Arrivèrent enfin au bord de la grande mer.
Aucassin aperçut des marchands sur les ondes
Propices à leur fuite et en hasards fécondes ;
D’approcher il leur fit signe, et on envoya
Une barque qu’à les quérir on employa,
Et on reçut le fils du comte avec sa mie.
Ils ne devinaient point du sort les infamies ;
Bientôt une horrible tempête qui gronda
Et qui de toutes parts tout à coup les fronda,
Leur fit chercher un port dans la ville voisine,
Mais ils virent alors une flotte sarrasine
Qui à attaquer leur vaisseau se prépara
Et, plus nombreuse et mieux armée, s’en empara
Et fit prisonniers Aucassin et Nicolette.
Dans l’un des navires on porta la fillette
Et Aucassin dans un autre, et on s’éloigna.
Mais une tourmente plus terrible empoigna
La flotte, et sépara des amants les navires.
Aucassin, que les flots à sa mie ravirent,
Ballotté et jeté par les vents courroucés
De côte en côte, fut à son château poussé.
Les habitants le virent avec réjouissance,
De Dieu bénissant la bonté et la puissance,
Et il fut au château mené et secouru.
Le comte son père en son absence mourut
Car il était fort vieux, et non de tristesse,
Ainsi que sa femme, la brave comtesse.
Aucassin, devenu comte, prit possession
Du château, regrettant l’objet de sa passion
Que malgré son pouvoir ramener est impossible.
De Nicolette les ravisseurs impassibles
Etaient les douze fils du puissant et grand roi
De Carthage, qui au monde inspirait l’effroi ;
Pour sa beauté emplis de douce idolâtrie,
Ils la traitèrent avec respect ; sur sa patrie
Ils l’interrogèrent, et les noms de ses parents.
« Je ne sais », répondit-elle en leur déclarant
Qu’elle fut enlevée, jeune encore, et vendue
Par des Sarrasins. Quand elle se fut rendue
A Carthage, à l’aspect des royaux appartements
Que, prisonnière, elle contemplait tristement,
Et des grands édifices, elle put reconnaître
Avec étonnement les lieux qui la virent naître,
Et le roi bienveillant de ce pays lointain
Que Nicolette est sa fille devint certain
Quand elle raconta quelques circonstances,
Que le sort lui ramena malgré la distance.
Il sauta à son cou en pleurant de bonheur,
Et ses frères, qui la vouaient au déshonneur,
Embrassèrent leur sœur charmante et aimable.
On lui conta sur son enfance mille fables
Et on lui proposa un prince pour mari.
Mais son cœur, d’Aucassin épris, en fut marri,
Et elle ne songeait qu’à aller le rejoindre.
Dans ce dessein, elle commença par feindre
D’y penser, d’apprendre le violon s’avisa,
Puis en noircissant le front se déguisa
En revêtant cotte, braies et manteau d’homme,
Et d’un marinier qui quittait le royaume
Et passait en Provence, obtint la permission
De voyager avec lui, avec pour mission
De violonner et de bercer l’équipage.
Ils voyagèrent sur les flots sans tapage ;
Débarquée, Nicolette alla, preste, prier,
Comme le marinier un bon ménétrier,
Qui la prit à son bord. Au deuxième mouillage,
Elle atteignit Beaucaire à la fin du voyage.

[A SUIVRE]


Par: Mohamed Yosri Ben Hemdène

lundi 1 juin 2015

Conte: Aucassin et Nicolette (Partie VI)

CONTE: AUCASSIN ET NICOLETTE (PARTIE Vi) 


VI. Comment Aucassin trouva sa mie Nicolette dans la forêt

Les pastoureaux étaient, dans la forêt lointaine,
Assis comme au matin au bord de la fontaine,
Et sur la même cape ils mangeaient deux gâteaux.
Aucassin, qui était à trois lieues du château,
Entendit l’un d’eux dire à ses camarades :
« Que Dieu garde Aucassin, notre maître malade
D’amour, et la belle fillette aux blonds cheveux
Grâce à laquelle je mange ce que je veux,
Et qui nous a donné de quoi acheter sans lutte
Cornets, couteaux à gaine, maillets, pipeaux et flûtes. »
Aucassin qu’on parlait de sa mie soupçonna,
Il accosta alors les bergers, leur donna
Dix sous chacun afin d’expliquer ce mystère.
A ce doux présent point ils ne résistèrent,
Et le plus éloquent sans tarder lui conta
Après avoir caché ses sous qu’il recompta
L’aventure qui les rendit soudain riches,
Ce que leur dit la fée, l’histoire de la biche
Qu’il faut qu’il chasse en trois jours, et qu’il en sera
Guéri de tous ses maux qu’elle lui pansera.
« Dieu me la fasse voir ! » dit-il, intrépide,
Et il alla aux bois sombres d’un pas rapide.
En marchant il disait : « Nicolette, je viens
Dans cette forêt sombre et éloigné des miens
Braver les féroces bêtes qui la hantent
Car ce ne sont point ces fauves qui m’épouvantent
Mais vivre sans vous, ma mie, et sans vos beaux yeux
Dont je serai toujours l’adorateur pieux.
A mes feux, ma beauté, daignez donc apparaître
Pour que je revive et que je puisse renaître. »
Il allait, fouillant des yeux les buissons cachés,
Les habits à chaque pas qu’il fit arrachés
Par les ronces et les épines saillantes,
Mais en continuant ses recherches vaillantes.
Tout son corps en était déchiré ; en passant
L’on eût pu le suivre à la trace de son sang,
Mais il ne songeait, en ignorant ses blessures,
Qu’à se mie Nicolette, et sa marche était sûre.
Il passa sans succès ce qui restait du jour
A chercher dans les bois l’objet de ses amours ;
La nuit vint, il pleurait ses sombres infortunes,
Mais il marchait toujours, éclairé par la lune,
Et arriva enfin au logis construit
Par Nicolette, où il entra sans aucun bruit.
En voyant les fleurs dont la loge était ornée,
Fatigué des périls d’une rude journée,
Il s’y reposa et se dit que sûrement
Sa Nicolette était dans ce foyer charmant
Et que c’étaient ses mains blanches qui l’élevèrent,
Et ses yeux de la voir le bâtir rêvèrent.
Son transport était tel qu’il tomba de cheval
Et se démit l’épaule. De sa douleur rival,
Il l’attacha avec l’autre main à un arbre.
Il s’écria, entré dans la loge sombre :
« Belles fleurs, rameaux verts que ma mie a cueillis !
Ah ! si j’étais par elle en ces lieux accueilli !
Que de fois j’embrasserais tendrement sa bouche !
Je lui dirais des choses douces et farouches
Qu’avec bonheur de son amant elle ouïrait,
Et dans ces ténèbres mon cœur s’épanouirait. »
Nicolette était là, et la douce amante
Qui entendit la voix d’Aucassin charmante
Courut à lui les bras ouverts et l’embrassa
Tendrement, blanche biche que le chasseur chassa.
« Mon bel ami, lui dit-elle, Dieu nous prouve
Sa miséricorde, et grâce à lui je vous trouve ! « 
Il la serra à son tour dans ses bras aimants
Et l’embrassa avec transport. « Ma mie, vraiment,
S’écria-t-il, sans vous je me lassais de vivre,
Et du bonheur de vous revoir je m’enivre !
Grâce à vous et à Dieu, j’ai vaincu ma douleur. »
Nicolette de le voir changer de couleur
Etait effrayée. Quand elle en sut la cause,
De converser elle s’octroya une pause,
Lui tâta l’épaule et en place la remit,
Et la douce amante qui de son mal frémit
Y appliqua des fleurs et plantes salutaires
Qu’elle connaissait et firent sa douleur taire,
Et les assujettit ensuite avec savoir
Avec des pans de sa chemise, et laissa voir
A son ami ébloui, pareille à la grêle,
Des pans de sa blanche peau parfumée et frêle.

[A SUIVRE]


Par: Mohamed Yosri Ben Hemdène

dimanche 31 mai 2015

Conte: Aucassin et Nicolette (Partie V)

CONTE: AUCASSIN ET NICOLETTE (PARTIE V) 


V. Ce que fit Nicolette pour éprouver son ami, et le bruit que le vicomte, son parrain, fit courir sur son destin

A portée d’arbalète du fossé, commençait
La forêt qu’en ces temps-là hantée on pensait,
Longue et large de vingt lieues, emplie de bêtes
Venimeuses et féroces, que voir seulement hébète
Le plus brave des hommes qu’elles font tressaillir.
Nicolette tremblait de les voir l’assaillir,
Mais si elle restait, elle serait reprise,
Et face à un hasard certain on méprise
Un hasard attendu ; c’est la loi du danger.
Nicolette alla donc se cacher sans songer
Sous d’épais buissons qui formaient la lisière.
Elle dit d’abord tout bas une prière,
Et malgré le péril, s’assoupit et dormit
Jusqu’au matin, le cœur par Dieu raffermi.
Les bergers de la ville, comme d’habitude,
Avaient conduit leurs bêtes dans cette solitude.
Pendant qu’elles paissaient, les pasteurs à deux pas
S’assirent pour prendre leur matinal repas
En étendant une cape sur l’herbe, et mirent
Leur pain dessus. De voir Nicolette ils frémirent
Quand elle s’approcha d’eux en les saluant
Et leur dit : « Beaux enfants comme roses effluant,
Je cherche Aucassin, fils du comte de Beaucaire.
L’avez-vous vu ? » D’abord ils s’interloquèrent
En voyant cette dame qui reluisait bellement
Et dont les doux charmes les éblouirent tellement
Qu’ils crurent qu’elle était une fée errante.
Elle ajouta avec une voix implorante :
« Mes amis, allez lui dire qu’il trouvera
Une biche blanche qui bientôt se sauvera,
Pour laquelle il donnerait tout ce qu’il possède,
Qu’il a déjà vue et que revoir obsède ;
Elle ne ressemble point aux autres animaux,
Elle le guérira promptement de ses maux,
Dites-lui qu’il faut qu’il vienne et qu’il la chasse,
Qu’il ne la reverra plus, si trois jours passent,
Ni dans cette forêt, ni sous cet horizon,
Et pourra renoncer à telle guérison. »
Et elle leur donna cinq sous de sa bourse
De leurs pas leur disant de hâter la course.
Ils les prirent mais dirent, avant de repartir,
Que s’ils le voyaient ils allaient l’en avertir,
En lui faisant sur sa beauté force éloges.
Près du chemin elle construisit une loge
Petite et en feuillage, et voulut éprouver
Son amant. « S’il m’aime, il pourra la trouver,
Se dit-elle ; si son âme est indifférente... »
Et elle se tut. Des fleurs odoriférantes
Et d’herbes elle garnit jusqu’à la fin du jour
Cette belle maison de ses douces amours,
Et se cacha sous un buisson en guettant l’heure
De le voir arriver à cette demeure.

Il était sorti de prison sans l’oublier.
Le vicomte tremblant fit partout publier,
Pour prévenir la colère du comte et sa perte,
Que sa chère pupille était dans la nuit morte.
Des inquiétudes qu’elle lui donnait délivré
Et de ne plus ouïr son nom de joie enivré,
Le comte libéra son fils, et voulut même
Donner une fête pour le rendre moins blême,
Et invita ses chevaliers et damoiseaux.
Aucassin désirait s’envoler, tel l’oiseau,
Loin de ces lieux, plongé dans sa mélancolie.
Un chevalier vint à lui. « C’est une folie,
Lui dit-il, que l’amour. Comme vous j’ai gémi
Et d’être séparé de ma mie j’ai blêmi.
Pour que votre douleur, sire, vous soit moins dure,
Allez à la forêt à cheval ; la verdure
Et les chants des oiseaux doux qui s’envoleront
Vous égaieront un peu et vous consoleront. »
L’amant le remercia de sa sollicitude,
Quitta la salle et, le cœur plein de lassitude,
Pour s’en aller aux bois fit sceller son cheval
Et sortit du château bruyant et festival.

[A SUIVRE]

Par: Mohamed Yosri Ben Hemdène