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samedi 18 avril 2020

Loisir brutal

Loisir brutal

Comme un prisonnier compte les heures
Et l’usurier compte ses chers deniers,
Je compte, pensif dans ma demeure,
Mes syllabes, et tout vers est le dernier.

Je compte mes rimes expirantes
Qui chantent et se taisent dans le néant,
Je compte mes poésies mourantes
Et qui forment comme un tombeau géant,

Une inaccessible pyramide
Où l’antique marche avec le nouveau ;
Chaque vers est une grande ride
Que j’ai dans le cœur et dans le cerveau,

Je me lève de ma feuille noire
Comme un mort se lèverait de son tombeau,
Fatigué, ne songeant pas à la gloire,
Mais le corps las et l’esprit en lambeaux,

Jetant ma lyre dans la poubelle
Pour aller la reprendre à mon réveil
En m’étonnant de mon action cruelle,
Aux meurtriers et aux tyrans pareil.

La Poésie n’est pas un ciel qui chante
Mais un ciel d’hiver, large et orageux,
Et une tempête qui épouvante
Par ses noirs et inexorables jeux.


Par : Mohamed Yosri Ben Hemdène

vendredi 1 novembre 2019

La voix du poète

la voix du poète

Le poète, autrefois, parlait à la Nature
Et il apostrophait toute la création
Et savait les langues de ses créatures
Qui peuplent le monde comme des nations.

La terre et l’océan étaient ses dictionnaires,
La forêt son livre, le ruisseau son roman,
Des quatre saisons il connaissait la grammaire
Et l’orthographe de l’immense firmament,

Sur les arbres il mettait son oreille attentive
Et écoutait les soupirs des vents et des fleurs
Et le grondement de l’orage qui arrive
Dans la maison des cieux, sinistre visiteur.

Aujourd’hui, le poète est rongé par le doute
Et dans le brouillard, ne voit plus la vérité,
Et le pouce levé, au bord de l’autoroute,
Attend l’improbable et lointaine charité

D’une voiture aussi rapide qu’une âme.
Sa voix, dans l’abîme et dans la pollution,
Se perd, et la tempête éteint toute la flamme
De ce flambeau vivant des obscures nations ;

Nul n’entend, aujourd’hui, la voix du poète
Et lui même crie en vain dans l’immensité
Sans entendre l’écho de son âme inquiète
S’agitant dans son corps sans force et sans santé.


Par : Mohamed Yosri Ben Hemdène

dimanche 5 août 2018

Demande de trêve

demande de trêve

Je vais sortir, ciel. Retiens tous tes pleurs,
Et oublie, ce soir, tes vagues douleurs,
Et toi, radieux soleil qui se lève,
Cache tes rayons tandis que je rêve.

Le poète songe, vils éléments !
Brise, ne cache point ton front charmant,
Terre, épanouis-toi parce que je marche,
Eau, attends que je monte sur mon arche,
Feu du ciel, n’embrase pas mon esprit !
La Nature me ment et me sourit,
Et moi, puisque rien ne m’épouvante,
Je marche, je prends ma lyre et je chante,
Par mille lourdes idées assailli
Comme par des pierres le grand pays
De Priam, objet de tous les sièges !
Nature, ton sourire est un piège,
Comme le sourire d’une beauté,
Je ne doute point de ta cruauté,
Tu es déesse mais tu es femme,
Mais tu m’obéiras car mon âme
N’est point comme les autres, et mon cœur
Bat pour les vaincus et pour les vainqueurs !


Par : Mohamed Yosri Ben Hemdène 

lundi 24 octobre 2016

Le poète à l’hôpital des fous

le poète à l'hôpital des fous

Eugène Delacroix, Le Tasse à l’Hôpital Sainte-Anne de Ferrare (1839)

Le poète, oublié dans sa prison sombre,
Et raillé par les fous comme par le destin,
Gémit, appesanti par les fers de l’ombre
Qui dévore son cœur comme un vivant festin ;

A ses pieds, déchirés comme par des serres,
Ses manuscrits jetés, toujours recommencés,
Pareils aux cadavres dans lesquels le ver erre,
Sont les épais linceuls du génie offensé !

Et il songe, vaincu, triste et ridicule,
A ses jours de gloire, éphémères mais beaux,
Dans cette chambre emplie d’un vague crépuscule

Qui l’éclaire comme un invisible flambeau,
L’esprit comme le corps couvert de mille haillons,
Cherchant on ne sait où d’impossibles rayons.


Par: Mohamed Yosri Ben Hemdène 

samedi 16 juin 2012

Entretien avec une beauté


Entretien avec une beauté


Elle me disait, aux lèvres un doux sourire
Et en rêvant, bercée par ma lyre :
« Tu es poète ! Ô, présent infini
Que le ciel fait aux hommes qu’il bénit !
Etre poète, c’est chanter sur Terre
Comme l’oiseau dans l’azur où il erre
Un hymne immense et qui berce nos cœurs,
C’est dire des prières à l’Amour vainqueur
Et à la radieuse nature,
C’est chanter la douce désinvolture
D’une beauté, par ses feux embrasé,
Et l’éternité d’un ardent baiser !
C’est Dieu qui a fait tomber, sans doute,
Ce rayon pour éclairer nos routes,
Du firmament dans le cœur d’un mortel !
Le poète, quand il contemple le ciel,
Y voit reluire son nom en lettres immenses,
Il dit tout haut ce que le Seigneur pense
Tout bas, et ce que nous n’entendons point.
C’est un voyageur qui vient de loin
Après avoir erré dans les hautes sphères. »

Elle se tut. Elle rêvait encore
Et souriait toujours et me contemplais.
Je souris à mon tour, et il fallait
Que je me tusse en demeurant livide
Pour ne point blesser cette âme candide.
Mais je pensais : « Poète ! C’est un fardeau
Qui courbe l’âme, comme l’onde un radeau
Quand on entend rugir la tempête.
Ô, douce beauté, être poète
C’est voir le vide ployer son aile sur soi,
C’est pleurer souvent sans savoir pourquoi
Et c’est trouver le monde où nous sommes
Insignifiant et petit comme les hommes,
C’est être bercé, seul dans les bois,
Par le sombre écho de sa propre voix !
Ce n’est point Dieu, c’est un démon, madame,
Qui du poète maudit déchire l’âme
Avec ses dents acérées et sourit
En le ressuscitant quand il périt !
Si tu pouvais voir mon cœur qu’il torture,
Tu ne verrais, hélas ! Qu’une blessure,
Et dans mon esprit en lambeaux il pleut
Du sang, je suis une balafre qui se meut,
Et empourpré par la griffe des ténèbres,
J’erre en chantant un hymne funèbre ! »



Par: Mohamed Yosri Ben Hemdène