jeudi 31 décembre 2020

Le magicien, l'ermite et le jeune homme

LE magicien, l'ermite et le jeune homme

Périssent les maîtres du fossé ! (Coran, 85, 4)

Le Prophète conta qu’un roi des temps anciens
Avait à son service un puissant magicien.
Un jour, le magicien dit au roi : « La vieillesse
Commence à m’accabler de ses sombres faiblesses.
Je veux avoir un jeune homme pour apprenti,
Si tu y consens. » Et le roi y consentit.
Le magicien devint d’un jeune homme le maître.
Or Dieu ne voulait pas qu’il égarât cet être ;
Chaque fois qu’il allait à son maître inhumain,
Un ermite très pieux était dans son chemin
Qui parlait du seul Dieu du ciel et de la terre
Et contait, des fois doux et des fois sévère,
La vie des prophètes et hommes du Seigneur.
De son beau front chenu il tombait des lueurs,
Sa voix semblait venir des lointains nuages
Et était sincère car il était sage.
Le garçon l’écoutait et il le regardait,
Émerveillé, et comme il s’y attardait,
Maintes fois courroucé d’avoir à l’attendre,
Son maître le battait. Il alla s’en plaindre
À l’ermite, qui lui prodigua ce conseil :
« À cet homme impie qui se croit à Dieu pareil
Tu diras, dans le but d’éviter sa colère,
Que tu as été chez ton père et ta mère.
À eux aussi il faut que tu ne dises rien :
Dis-leur que tu étais avec le magicien. »

Alors qu’il allait voir, un jour, le vieil ermite
Afin d’écouter sa parole érudite,
Le jeune homme aperçut un féroce animal
À tous ceux qui passaient près de lui fatal.
Il se dit : « Je saurai lequel de mes deux maîtres
Est aimé du Seigneur, s’il veut me le permettre »,
Prit une pierre et dit : « Éclaire-moi, ô Dieu !
Si l’ermite est l’homme que tu aimes le mieux,
Daigne tuer cette bête sombre et altière. »
La bête mourut quand il jeta la pierre.
Le jeune homme conta tout ce qui se passa
Avec la bête que le Seigneur terrassa.
« Tu es plus proche de Dieu que moi, dit le sage.
Il t’éprouvera ; tu dois t’armer de courage.
Ne dis pas mon nom, nos ennemis sont nombreux. »
Le garçon guérissait l’aveugle et le lépreux
Grâce à Dieu, et maintes maladies incurables.
Jusqu’à un proche du roi, qui était aveugle,
Le bruit de ses exploits courut rapidement.
Il le fit venir et il lui dit doucement :
« Mon garçon, ces présents que tu vois t’appartiennent
Si tu me guéris de ma cécité ancienne. »
« Sache d’abord que Dieu est le seul guérisseur,
Lui répondit le jeune homme sans qu’il n’eût peur.
Crois en lui, je dirai pour toi une prière. »
Il crut en Dieu et il revit la lumière.
Le roi s’en étonna : « Qui t’a rendu voyant ? »
« Mon Seigneur m’a guéri, et je suis un croyant. »
« Ton Seigneur ! S’écria le roi, tu es un traître !
Je suis ton seul seigneur ! » « Dieu est notre maître. »
Dit celui qui voyait de nouveau. Courroucé,
Le roi le tortura, et il put le pousser
À dénoncer le jeune homme. Il tenta l’éloge :
« Tu es un magicien bien puissant pour ton âge,
Lui dit-il en souriant. Je viens de découvrir
Que grâce à tes charmes, tu parviens à guérir
L’aveugle et le lépreux ! Quel exploit insigne ! »
« Dieu, qui est de toutes nos louanges digne,
Est celui qui guérit », répondit le garçon.
Furieux qu’on lui parlât de la même façon,
Le roi le soumit à son tour à la torture.
Il cria le nom de l’ermite. Dans sa bure
On fit venir le vieil homme. Le roi dit : « Vois !
Montrant à sa victime une scie à bois,
Même mon ami est devenu rebelle
À cause de toi ! Ta peine sera cruelle :
Renonce à ta foi, ou je te coupe en deux. »
L’ermite refusa et il mourut pieux.
Le roi dit la même chose à son ami proche
Et le tua aussi, plus dur que la roche.
Il appela enfin le jeune homme : « C’est moi,
Lui dit-il, qui suis ton seul seigneur et roi !
Renie ton dieu. » « Non », lui répondit le jeune homme.
« Qu’on l’emmène loin des lieux où nous sommes,
Ordonna le roi. S’il s’entête de nouveau,
Qu’on le jette d’une montagne, ce dévot ! »
Le jeune homme était tout accablé de chaînes.
Il s’écria d’une voix souveraine :
« Ô Dieu, protège-moi ! » La montagne trembla
Et elle fit tomber ses bourreaux. Il alla
Au roi, fort étonné. « Roi, malgré ta haine,
Dit-il, Dieu m’a sauvé d’une mort certaine. »
En colère, le roi ordonna aussitôt
Qu’on l’emmenât et qu’on le jetât d’un bateau.
Le jeune homme pria Dieu, qui dans les ondes
Noya tous ses bourreaux. De la mer profonde
Il revint dire au roi : « Malgré tous tes efforts,
Le Seigneur m’a sauvé de nouveau de la mort.
Pour me tuer, il faut que tu m’obéisses :
Appelle tes sujets ; que tous voient mon supplice.
Attache-moi à un palmier, de mon carquois
Prends une flèche et dis : flèche, obéis-moi,
Au nom du dieu de ce jeune homme, et qu’il meure. »
On fit sortir tous ses sujets de leurs demeures,
Et le roi fit ce que le jeune homme lui dit.
Le prodige était grand. Aussitôt qu’on le vit,
On s’écria : « Le dieu du jeune homme est le nôtre !
C’est le seul vrai dieu, et il n’y a point d’autre ! »
Le roi devint fou de colère, et courroucé
Il donna l’ordre de creuser un grand fossé,
D’y allumer un feu effroyable et immense
Et d’y jeter tous les croyants sans clémence.
Beaucoup s’y jetèrent d’eux-mêmes, préférant
Le feu à l’enfer, au supplice indifférents.
Avec son jeune fils vint soudain une mère,
En voyant le fossé ardent, cette dernière
Eut peur. Alors son fils lui dit, à mourir prêt :
« Mère, ne tremble pas, car notre dieu est vrai. »


Par : Mohamed Yosri Ben Hemdène

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